dimanche 24 juin 2012

Die Berliner Currywurst

Petra Boden
Die Berliner Currywurst
223 Pages (2010)
be.bra verlag GmbH
Petra Boden, qui s'est spécialisée dans l'histoire de la culture allemande, construit son ouvrage sur un constat irréfutable : la saucisse au Curry est devenue un objet culte, un symbole de Berlin et ce dans tous les quartiers comme au sein de toutes les classes sociales. 

Plutôt que de s'attarder sur les polémiques quant aux origines de cette saucisse, par exemple entre Hambourg et Berlin, l'auteur s'attache notamment à décrire son cheminement des classes ouvrières et populaires jusqu'aux tables de l'Hôtel Adlon sur la Pariser Platz au pied de la Porte de Brandebourg.  

Pour ce faire, son livre est organisé en sept chapitres qui sont autant d'occasions de déguster une saucisse, de vivre au contact des vendeurs et de leurs clients au cours d'une seule et même journée : saucisse au petit-déjeuner, le matin, pour le déjeuner, pour le goûter en lieu et place d'un gâteau, au cours de la nuit....
Petra Boden se concentre sur plusieurs Imbiss emblématiques dont les histoires se croisent et se recroisent : Konnopke à Prenzlauer Berg, Curry 36 à Kreuzberg, Krasselt à Steglitz ou encore Bier entre autres sur le Kudamm.

La création de la Currywurst est communément attribuée à  Herta Heuwer. Cette dernière a développé en septembre 1949 une sauce appelée "Chillup"qui a été brevetée dix ans plus tard. En 1960, un an avant la construction du mur de Berlin, la famille Konnopke est la première à proposer une Currywurst à Berlin-Est. Depuis lors, les recettes de saucisses au curry, et plus encore de sauces, se sont multipliées à tel point qu'il est devenu difficile d'envisager une protection de la marque Currywurst à l'échelle européenne. En effet, si la saucisse de Nuremberg est protégée depuis 2003 et celle de Thuringe depuis 2004, le comité de défense des intérêts des producteurs de saucisses de tradition de Berlin a entamé des démarches similaires à l'été 2007. Pourtant, il existe toujours des différences notables sur ce qu'on entend par Currywurst qui font obstacle à cette reconnaissance. Ansi, si à l'est la saucisse est généralement sans boyau, c'est le contraire à l'ouest. Des différences substantielles existent encore et toujours sur les méthodes de préparation et de cuisson comme sur le contenu même de la sauce.

Au-delà des anecdotes sur la façon de commander des habitués (Stammkunden), sur ce qui fait le secret et le succès des quatre grands Imbiss cités, le livre de Petra Boden explique très bien comment la chute du mur a bouleversé la clientèle de chacun et ses habitudes. Ainsi, Konnopke a attendu longtemps après la chute du mur que de longues queues se reforment devant son Imbiss. Entre temps, les propriétaires ont dû faire évoluer leur menu en y intégrant par exemple les pommes-frites. Il a fallu s'habituer à de nouvelles règles administratives en matière d'occupation de l'espace public à des fins commerciales ou de protection des monuments classés. De la même façon, chez Curry 36, on se souvient avec émotion de l'arrivée des berlinois de l'est à partir de novembre 1989.

Qu'ils soient de l'est ou de l'ouest de Berlin, ces quatre Imbiss ont donc connu des changements importants dans leur clientèle. A l'ouest, ils ont pu bénéficier de l'ascension sociale de certains clients qui, restés fidèles à l'endroit fréquenté depuis leur enfance, ont contribué à faire évoluer son image. A l'est, après une période d'adaptation,  Konnopke sert une clientèle qui s'est diversifiée et internationalisée. Les anciens ouvriers peuvent côtoyer les artistes et autres professions libérales.

Les Imbiss mentionnés sont devenus des piliers de la vie sociale de leurs quartiers à tel point qu'ils sont devenus des sujets d'étude pour des documentaires produits par des télévisions étrangères. Mis en concurrence lors de compétitions, d'enquêtes et de sondages visant à déterminer une bonne fois pour toutes qui fait la meilleure saucisse au Curry de Berlin, les imbiss ont pu servir de décor aux séries télévisée ""Drei Damen vom Grill" ou même "Tatort". Le récent musée de la Currywurst consacre d'ailleurs une part de son exposition à la place de celle-ci dans la culture populaire allemande.

Une saucisse au Curry accompagnée d'une grosse portion de frites ("Pommes")
Konnopke Mai 2012  



samedi 21 avril 2012

La vie juive à Berlin après 1945


Laurence Duchaine-Guillon

La vie juive à Berlin après 1945
CNRS Editions, 462 pages (janvier 2012)






Dans cet ouvrage, Laurence Duchaine Guillon étudie la vie juive à Berlin du 8 mai 1945 au 1er janvier 1991, date officielle de la réunification des deux communautés juives de la ville. La combinaison de plusieurs perspectives fait toute l’originalité de cette étude. Il s’agit en effet d’analyser l’impact de la division de la ville sur la communauté juive et ses conditions de subsistance et de développement. Quelles sont été les conséquences de la cristallisation du conflit est-ouest, de la construction du mur et plus généralement de la guerre froide sur la communauté juive de Berlin ? Au-delà d’une neutralité toute illusoire, comment les communautés juives de Berlin-Ouest et Berlin-Est se sont positionnées par rapport à la rivalité exacerbée entre RFA et RDA ? Quelle est la nature des contacts qui ont persisté entre les deux ?

Pour répondre à l’ensemble de ces questions, l’auteur accorde une place prépondérante, parmi les sources utilisées, aux journaux des communautés de l’ouest et de l’est : « Der Weg » (paru de 1946 à1953), « Allgemeine » ou son pendant à l’est le « Nachrichtenblatt ». Son analyse est décomposée en cinq chapitres portant respectivement sur : la renaissance et la division, la démographie, les institutions communautaires dans Berlin divisé, les juifs de Berlin face aux idéologies et aux pratiques politiques et enfin la nouvelle culture juive.

Au lendemain de la guerre, il ne reste plus que 6.000 à 7.000 juifs à Berlin dont la grande majorité issue de mariages mixtes. Parmi les groupes de survivants, se trouvaient également des personnes ayant vécu dans la clandestinité, des survivants des camps ou encore des « rémigrés » revenus par exemple de Shanghai en août 1947. Les DP’s (personnes déplacées originaires en grande majorité d’Europe de l’Est) constituaient également une part importante de la population juive de Berlin.

Face à une situation de grande détresse, l’auteur souligne combien les organisations humanitaires ont joué un rôle essentiel et détaille en particulier le cas du Joint (American Joint Distribution Committee) dont l’interdiction dans Berlin-Est illustre déjà la séparation entre les deux communautés de la ville. Les juifs de Berlin, qui dans leur grande majorité ont choisi de rester dans leur ville plutôt que d’émigrer, ont pu susciter l’incompréhension de leurs coreligionnaires dans d’autres parties du monde. De même, leur communauté était trop déstructurée pour ne pas être sujette à des divisions, tant au niveau des pratiques religieuses que de l’origine de ses membres. Après des premiers signes au moment de la constitution des deux Etats allemands en 1949, la rupture se produit au cours de l’année 1953 alors qu’une vague d’antisémitisme sévit dans de nombreux pays d’Europe de l’Est. Cette dernière finit par atteindre la RDA en janvier 1953. En réaction, ce sont plus de 550 juifs qui sont passés d’est en ouest au printemps de cette même année.   

Dans le deuxième chapitre de son livre, Laurence Duchaine-Guillon décrit une communauté marquée par une forte disparité entre l’est et l’ouest et dont les éléments les plus jeunes, en forte minorité, ont de grandes difficultés à se reconnaître dans les choix des instances dirigeantes. Faisant suite à la problématique des mariages mixtes, est également évoqué le rôle particulier des femmes dans la transmission de l’identité juive à leurs enfants et aux jeunes générations. D’un point de vue socio-économique, la communauté se caractérise par un faible nombre d’actifs présents dans un nombre restreint de secteurs.

Au niveau des institutions, la séparation entre les deux communautés de l’est et de l’ouest s’est aussi achevée en 1953 bien avant la construction du mur. Toutes les deux prétendent incarner la ville dans son ensemble et fonctionnent sur un mode unitaire et centralisateur. Si les autorités de la RDA consentent à un effort financier important, c’est notamment pour maintenir dans le secteur est de la ville l’existence formelle d’une communauté juive. Les aides sont pour autant sans commune mesure avec celles octroyées à l’ouest où la vie institutionnelle est dominée par le « bloc » libéral de Heinz Galinski.

Une part importante de l’étude des institutions est consacrée aux cimetières : à Weissensee à l’est et sur la Scholzplatz à l’ouest.

Entre les deux ensembles, il existe une grande indifférence. La communauté de l’est se tourne par exemple plus communément vers la communauté juive de Budapest quand il est nécessaire de faire venir un rabbin. Les reproches de l’ouest à destination de l’est concernent eux, par exemple, le manque d’entretien du cimetière de Weissensee. Au-delà de l’action individuelle de ceux que l’auteur qualifie de « passeurs » comme le chantre Estrango Nachma, il faudra attendre la fin des années 1980 pour assister à un rapprochement significatif entre les communautés de l’est et de l’ouest qui doivent pourtant faire face à des problèmes semblables comme la lutte contre l’antisémitisme, une certaine forme de sécularisation ou encore un manque d’identification entre les membres de la communauté face à ses dirigeants.

Dans le quatrième chapitre, le cœur de cet ouvrage, l’auteur aborde la question de la place des juifs face aux idéologies et aux pratiques politiques. En dépit d’apparentes similitudes dans les Constitutions des deux Etats concernant les libertés de croyance et de pratique religieuses, ceux-ci semblent avoir développé deux mémoires bien distinctes concernant la Shoah. Pour la RDA, l’antifascisme était devenu la principale source de légitimité du régime. Sur l’ensemble des habitants de l’est devait rejaillir le prestige de l’Armée rouge et des résistants communistes contre le nazisme. Les origines juives de certains résistants comme Herbert Baum ont longtemps été occultées. De façon générale, l’antisémitisme est une conséquence d’un système de classes engendré par le capitalisme. Il est donc appelé à disparaître dans un Etat socialiste. 

Par contre, les autorités de la RDA soulignent abondamment les carences réelles de la RFA en matière d’épuration. Ainsi, des individus comme Heinrich Lübke, Theodor Oberländer ou encore Hans Maria Globke ont pu poursuivre de brillantes carrières dans l’administration en dépit de leurs passés nazis bien connus. Alors que du côté de la RFA, l’office central pour l’examen des crimes nazis n’a été créé qu’en 1958, la RDA a organisé dans les années 1960 plusieurs procès par contumace d’anciens nazis installés en RFA. C’est à cette période que les attaques visant à saper les fondements institutionnels de la RFA ont connu leur apogée. Dans le même temps, des attaques semblables ont eu lieu contre les Etats-Unis en plein mouvement pour les droits civiques.

A Berlin-Est, la communauté juive va même être mise à contribution à partir d’août 1961 pour défendre et justifier la construction du mur qualifié officiellement de « rempart antifasciste ». A l’Ouest, les relations entre la communauté juive et le Sénat vont aller en s’améliorant jusqu’à devenir très étroites à partir des années 1970. Ainsi, le traité de janvier 1971 reconnaissant la nécessité d’une communauté juive à Berlin marque un tournant fondamental après le vote de la loi sur les réparations en 1953 pour l’ensemble de la RFA.

Dans ce quatrième chapitre, l’auteur examine la multiplication des commémorations qui ont eu lieu en novembre 1988 pour le cinquantième anniversaire de la Nuit de Cristal. Pour la première fois, les deux parties de la ville ont cherché ensemble à coordonner certaines manifestations même si cela ne s’est pas fait sans rivalités. Si certains ont pu dénoncer à posteriori le caractère « carnavalesque » de ces manifestations, il n’en reste pas moins que des décisions importantes ont été prises à ce moment là comme la reconstruction de la synagogue de la Oranienburgerstrasse et celle du « Centrum Judaicum » (juillet 1988).

Face aux risques de récupération, la communauté juive se perçoit comme le gardien du souvenir alors qu’elle est parfois prise entre un antisémitisme persistant et l’apparition du philosémitisme où, pour caricaturer, le juif « alibi » est sollicité de toutes parts par ses nouveaux amis. Enfin, en conclusion de ce quatrième chapitre, l’auteur rappelle que certains juifs n’ont jamais abandonné un rôle de dissident.

Dans le dernier chapitre concernant la nouvelle culture juive à Berlin, l’auteur évoque l’interrogation formulée par Theodor Adorno : comment produire de l’art quand on est juif après Auschwitz ? De la culture judéo-berlinoise et de ses spécificités, il ne resterait que des ruines. Des écrivains ou intellectuels comme Kurt Tucholsky ou Walter Benjamin ont connu des destins tragiques mais le public juif et ses critiques manquent tout autant.

Parfois, les anciennes traces de la culture juive sont effacées ou refoulées. La reconstruction d’un musée juif de Berlin, après la destruction de celui de l’Oranienburger Strasse en 1938, a connu de multiples péripéties jusqu’à l’inauguration de la collection permanente de l’actuel musée en 2001.

Si les deux communautés ont des références culturelles communes comme Moïse Mendelssohn ou Felix Mendelssohn Bartholdy, certaines références sont idéalisées en fonction d’inclinaisons politiques ou idéologiques. Ainsi, Max Liebermann est reconnu à l’est surtout pour ses représentations du prolétariat alors que Marc Chagall a plus de succès à l’ouest car il est parfois perçu comme une victime de la révolution d’octobre. Ces différences entre l’est et l’ouest se ressentent quant aux relations entretenues avec les artistes de nationalité israélienne et avec l’Etat d’Israël lui-même. 

Le chapitre se termine sur la recherche des éléments qui pourraient constituer les bases d’une culture juive réunifiée.

Si, aujourd’hui, la communauté juive de Berlin compte environ 12000 membres, sa renaissance culturelle actuelle ne s’est pas faite uniquement avec l’arrivée de juifs de l’URSS mais repose donc sur des efforts entrepris dès la fin de la seconde guerre mondiale. 


Synagogue de la Rykestrasse
          Berlin Prenzlauer Berg (février 2012)



East Side Gallery
Berlin Friedrichshain (mars 2012)

vendredi 30 avril 2010

Défunte DEFA: Histoire de l'autre cinéma allemand.



Défunte DEFA: histoire de l'autre cinéma allemand

Cyril Buffet

Cerf- Corlet

2007 – 331 Pages avec annexes


La DEFA (Deutsche Film Aktien Gesellschaft) a précédé la création de la République Démocratique Allemande de trois ans. A travers ce studio d'Etat officiellement créé en mai 1946, le cinéma devait devenir un instrument de propagande favorisant ainsi l'émergence d'une identité spécifique est-allemande. Pour Lénine, déjà, le cinéma était la forme d'art la plus importante.


Si le cinéma est une affaire d'Etat, l'auteur entend démontrer que certains des films produits par la DEFA sont de véritables oeuvres à travers lesquelles réalisateurs et scénaristes ont fait preuve d'indépendance, de sensibilité et de justesse dans l'analyse de la société est-allemande.


Le premier film réalisé sur le sol allemand après la seconde guerre mondiale s'intitule « Die Mörder sind unter uns » (1946). Il a une valeur programmatique à la fois pour le pays et pour le réalisateur Wolfgang Staudte pour qui il s'agit d'une libération intérieure. Il faut exposer les remords des opposants silencieux. Dans le film « Rotation » (1949), le même Staudte focalise son attention sur le personnage du suiviste qui finit par se faire broyer par l'enchaînement des événements.


En 1947, année de crispation des relations entre l'est et l'ouest, le SED (parti socialiste unifié d'Allemagne) entend resserrer son contrôle sur la DEFA qui devient une société germano-soviétique par actions. Au sein du SED, une commission est en charge des projets de films présentés par la DEFA. L'auteur examine dans cette partie du livre le réalisme socialiste à travers par exemple les films prolétariens ou les films basés sur la reconstruction de l'Allemagne de l'Est (Aufbaufilm). En novembre 1949, le « Mariage de Figaro » est le dernier film à être distribué en même temps en RDA et en RFA.


A partir de juin 1950, un contrôle est exercé sur tous les films au stade de l'écriture. Ainsi, la FDJ (organisation de jeunesse socialiste et pouponnière des futurs dirigeants du SED) entend viser tous les films destinés au jeune public. Il s'agit également de faire contrepoids aux films de RFA insistant sur les motivations des réfugiés passant d'est en ouest. Ces derniers sont le plus souvent présentés comme des asociaux.


L'année 1952 marque un autre tournant de l'histoire de la DEFA. La DEFA devient une société d'Etat reprise en main par le SED à travers une administration centrale pour le cinéma « Hauptverwaltung Film ». Cette dernière entend donner une direction homogène à l'ensemble de l'industrie cinématographique. Les conseillers littéraires se font de plus en plus pesants dans la préparation des films. Ceux-ci se voient attribuer des notes qui conditionnent par la suite leur sortie en salle. La production fait l'objet d'un plan annuel où sont privilégiés les films renforçant le socialisme en RDA et les films pour enfants dont certains sont présentés comme de véritables réussites artistiques (Die Geschichte vom kleinen Muck ).

Les événements de juin 1953 vont enclencher un nouveau cours dans l'histoire de la RDA et donc de celle de la DEFA. Après la répression et les chars, le pouvoir va porter ses efforts sur le développement de la consommation et du pouvoir d'achat pour éviter tout nouveau trouble. La police politique (Stasi) recrute parallèlement de plus en plus d'agents.

D'un point de vue cinématographique, la mort de Staline entraîne un certain dégel. Les dirigeants de la DEFA entendent dissuader les berlinois de l'est de se rendre dans les salles de l'ouest. Pour enrayer la chute du nombre de spectateurs, une école supérieure du cinéma est créée à Babelsberg en novembre 1954. Les réalisateurs peuvent se consacrer à des films plus intimistes où les personnages prennent de l'épaisseur. Par exemple, dans le film Schönhauser Allee, le conflit de générations occupe une place prépondérante. Berlin-Ouest est le plus souvent présentée comme un miroir aux alouettes. Le dégel a également des conséquences internationales. Malgré la doctrine Hallstein menaçant d'ostracisme les pays reconnaissant la RDA, 4 productions avec les pays de l'ouest sont menées à leur terme.

La période entre 1957 et 1961 est marquée par de nouvelles tensions et un retour au dogmatisme officialisé par la Conférence de Bitterfeld en 1959. Il devient plus difficile d'aborder le thème de la seconde guerre mondiale malgré des gages de conformisme. Les films d'actualité deviennent la priorité de la DEFA. L'espionnage devient un filon appréciable pour les réalisateurs. Plus de 50.000 agents sont stationnés à Berlin. En 1959 sort le premier film consacré à l'armée nationale populaire (NVA). La même année, les premiers groupes de travail (KAG) doivent donner plus d'autonomie au studio. Davantage de films doivent être produits dans des délais plus courts.

La construction du Mur en 1961 aura des effets contradictoires sur le cinéma. Certains films auront pour objet de justifier la division hermétique de la ville comme « Der Kinnhaken » (L'Uppercut) ou « Sonntagfahrer ». D'autres sont produits à la gloire de la Stasi. Pourtant, le mur permet au régime de la RDA de se stabiliser. Les groupes de travail (KAG) acquièrent plus d'autonomie. La vie et le parti peuvent être décrits tels qu'ils sont. La seconde guerre est abordée sous un autre angle: les allemands de l'est ne sont plus seulement résistants ou anti-fascistes. Ils combattent dans l'armée. Le passé nazi ne touche pas uniquement l'Allemagne de l'Ouest. Dans le film « Der Frühling braucht Zeit », un ingénieur est licencié car il n'est pas membre du parti. Il paie les erreurs de son directeur qui avait suivi le plan à la lettre.

Alors qu'un décret de 1963 réforme le système judiciaire de RDA, le film « C'est moi le lapin » critique les magistrats carriéristes qui défendent l'Etat davantage que le droit. Il devient nécessaire pour le pouvoir d'éviter tout nouveau film « lapin ». Le contrôle sur les groupes de travail est renforcé. L'Etat se sent menacé. Après le Printemps de Prague, cette tendance s'accentue. Le film « Die Spur der Sterne » qui, sous des airs de film de cow boy, dénonce l'immobilisme du parti est attaqué par ce dernier.

Alors que la créativité atteint son point le plus bas, la DEFA doit faire face à la concurrence de la télévision. Elle développe les films d'indiens où les propriétaires et spéculateurs fonciers sont dénoncés face à des indiens rappelant le mythe du bon sauvage. De Même, les comédies musicales de la DEFA mettent souvent en scène des travailleurs.


Cyril Buffet analyse dans cette partie de son ouvrage la filmographie de Konrad Wolf, fils de Friedrich Wolf et frère de Markus Wolf. Dans le film « Ich war neunzehn » Konrad Wolf se penche sur l'identité est-allemande. Un émigré allemand rentre en Allemagne à la fin de la seconde guerre mondiale pour participer à l'effort de propagande soviétique. Il accepte peu à peu sa « germanité » jusqu'à prononcer la phrase de fin: « je suis allemand ». Cette oeuvre devient une obligation mémorielle pour des générations d'écoliers, ce qui pousse certains au scepticisme. Dans Goya, un autre de ses films, Konrad Wolf s'interroge sur le rôle et la place de l'artiste face au pouvoir politique.


A l'arrivée au pouvoir de Erich Honecker en 1971, la détente politique est plutôt trompeuse. A nouveau, l'appareil répressif se fait plus pressant. Les cinéastes de la nouvelle génération prennent pour thème la vie de tous les jours et notamment l'état des rapports entre hommes et femmes. Dans son film « Die Legende von Paul und Paula », Heiner Carow présente deux personnes aux origines diverses. Paul est un bureaucrate au ministère du commerce extérieur. Il est marié et habite dans un immeuble moderne. Paula est caissière. Elle habite dans un vieil immeuble. Les deux personnages se rencontrent dans une boîte de nuit. Ils se plaisent mais Paul hésite à bouleverser sa vie et est réticent à s'engager sentimentalement. Tout change à la mort d'un enfant de Paula. Paul se rapproche d'elle mais elle le repousse pendant un temps. Les deux héros finissent par se marier mais Paula trouve la mort en donnant naissance à leur enfant.


Ce film trouble quelque peu le SED. Par exemple, Paula se montre parfois peu respectueuse de l'uniforme porté par Paul. Celui-ci préfère finalement Paula à sa carrière alors même que cette dernière a parfois été volage. Pour que cette oeuvre soit diffusée, l'autorisation personnelle de Honecker est nécessaire. Après le bannissement de Wolf Biermann et son expulsion de la RDA en 1976, de nombreux acteurs qui l'avaient soutenu quittent progressivement la RDA. Parmi eux se trouvent Paula puis Paul (Angelica Domröse et Winfried Gltazeder). Même s'il a aujourd'hui le statut de film culte, « La légende de Paul et Paula » a été frappée d'ostracisme pendant les dernières années de la RDA. Paradoxalement, la vague d'ostalgie lui a redonné sa place d'origine.


Les dernières années de la RDA sont marquées par la précarité de la situation des jeunes metteurs en scène. La censure se fait plus sournoise afin de donner aux films un ton et une fin optimistes. Dans les années 1980, de plus en plus d'employés veulent quitter le pays alors qu'en 1984 un article de l'organe du SED « Neues Deutschland » réclame un retour au dogmatisme.


Ce soubresaut n'empêche pas une certaine internationalisation du cinéma de RDA notamment par le biais de la Berlinale. En 1985, le jury présidé par Jean Marais décerne l'ours d'or au film "la femme et l'étranger". En 1988, les acteurs principaux du film « Chacun porte le fardeau de l'autre » sont récompensés par un ours d'argent. En février 1990, la Berlinale a lieu dans les deux parties de la ville.


En 1992, la DEFA est officiellement dissoute. Ses actifs sont revendus dans un premier temps à la société qui allait devenir Vivendi qui s'en sépare. En 2005 a lieu une rétrospective des films de la DEFA au Museum of Modern Art de New York.





dimanche 7 mars 2010

Les Alliés et la Culture-- Berlin 1945-1949


Bernard Genton
PUF- Politique d'aujourd'hui
451 Pages- 1998

Entre 1945 et 1949, les rapports entre alliés vont changer de nature. La volonté de coopérer née à la fin de la guerre se dissipe après quelques mois. D'abord latent, l'affrontement se fait de plus en plus direct. Les Russes quittent le Conseil de Contrôle, l'instance quadripartite en charge de l'ensemble de l'Allemagne, en mars 1948. Ils font de même en juin pour la Kommandatura, compétente pour la ville de Berlin. A l'hiver 1946-1947, se met en place la bizone. En 1948, la réforme monétaire sert de prétexte au blocus de la partie ouest de la ville. L'échec de ce dernier accélère la partition de l'Allemagne en deux Etats séparés.


A la chute de Berlin en mai 1945, les troupes soviétiques se rendent maîtres de la ville. Les alliés, en premier lieu britanniques et américains, ne seront sur place que deux mois plus tard. A ce stade, les alliés tombent d'accord pour laisser en l'état ce qui a été mis en place par l'armée rouge. Les observateurs de toutes tendances parleront de "printemps culturel" pour saluer notamment l'action de Nicolas Bersarine en matière culturelle. Les alliés anglo-saxons ont eu davantage de difficultés à appréhender la dimension politique de toute action culturelle. Pour les Etats-Unis, par exemple, le revirement se fera pleinement à l'été 1947. Derniers arrivés, les représentants français se heurteront le plus souvent aux réticences des autres alliés et ne parviendront pas à faire valoir leurs points de vue. Bernard Genton détaille à cet égard les cas de la colonne de la victoire ou de l'exposition sur les crimes hitlériens. La Siegessäule ne sera pas détruite alors que l'exposition sur les crimes ne verra jamais le jour.


L'auteur évoque les cas de Wilhelm Furtwängler (chef d'orchestre) et de Gustav Gründgens (metteur en scène) en matière de dénazification. La bataille se fait presque à front renversé car les Américains se montrent ici les plus exigeants.


L'activité cinématographique était en vogue pendant la guerre. Pour l'année 1945, 72 films avaient été prévus. La société UFA (Universum Film Aktien Gesellschaft) avait fusionné avec d'autres producteurs et en 1939 la ville de Balbelsberg avait été intégrée à celle de Potsdam.


Au sortir de la guerre, les alliés avaient interdit toute activité économique en matière cinématographique. Ils ont ensuite organisé des opérations de "screening" visant à vérifier le passé de tout intervenant potentiel dans le domaine du cinéma.


"Les meurtriers sont parmi nous" est le premier film produit à Berlin après la fin de la guerre. Il vient de la DEFA (Deutsche Film AG), la société de production mise en place par les soviétiques. Les Américains hésitent entre plusieurs options possibles. L'échec de la politique de culpabilisation symbolisée par le film "les moulins de la mort", un documentaire sur les camps de la mort, les poussent à modifier leur politique. Il s'agira dorénavant de divertir en projetant une image positive des Etats-Unis.


Les films soviétiques, jugés beaucoup trop politisés, seront toujours boudés par le public berlinois. Il en sera de même pour les pièces de théâtre comme celle de Constantin Simonov, "la question russe", qui tente d'opposer deux Amériques bien opposées (celle des arrivistes face à celle de Lincoln).


Ce qui marque dans le livre de Bernard Genton, c'est la capacité du public berlinois à s'approprier certaines des oeuvres qui lui sont présentées. C'est par exemple le cas de la pièce de Thornton Wilder "the color of our teeth" où les héros vivent d'éternels recommencements en puisant dans les arts ou les véritables valeurs humaines ou de celle de Jean Anouilh "Antigone".


Le problème est quelque peu différent en ce qui concerne la pièce de Jean-Paul Sartre "les Mouches" montée par Jürgen Fehling. Alors que la mise en scène est applaudie, le texte est critiqué. Même s'il a donné lieu à des discussions intéressantes sur le thème du repentir, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir ne conservent pas un grand souvenir de leur voyage à Berlin entre janvier et février 1948. Pour la France, il s'agissait surtout de redorer son image comme lors d'une exposition consacrée à la peinture moderne dès 1946.


Alors que chacune des puissances alliées bâtit sa propre maison de la culture, l'action culturelle des alliés prend une toute autre signification au moment du blocus de Berlin entre juin 1948 et mai 1949. A travers celle-ci, les alliés réaffirment de façon très symbolique qu'ils ne quitteront pas Berlin.


Melvin Lasky, apparu au congrès des écrivains allemands en 1947, a encore l'occasion de rapprocher fascisme et communisme dans la revue culturelle d'inspiration américaine "Der Monat" qui décline toutes les variantes du libéralisme tout en s'opposant de façon catégorique au fascisme. Cette revue fait une grande place à des socialistes repentis comme Arthur Koetsler l'auteur du roman "Le Zéro et l'infini" ou "Darkness at Noon" en version originale dénonçant les procès de Moscou des années 1930.


Il en est de même pour les britanniques qui s'investissent pleinement dans le festival élisabéthain et qui font venir des philosophes prestigieux comme Bertrand Russell ou des poètes comme TS Eliot.


Enfin, Berlin sera le réceptacle de la controverse sur le statut et les droits de la population noire aux Etats-Unis à l'occasion de la publication d'une anthologie consacrée à la poésie noire américaine du côté soviétique. Alors que les autorités soviétiques et est-allemandes se plaisaient à insister sur ce point (voir par exemple la rue Paul Robeson à Prenzlauer Berg ou les manifestations en faveur d'Angela Davis toujours à Berlin-est), la guerre froide aura au moins accéléré les efforts d'intégration aux Etats-Unis.